Je crois (je sens)

Andrei-Rublev-Icon-of-Archangel-Michael-c-1409

Je ne peux pas m’intéresser non plus à des personnages que l’on me présente sans nuances comme uniquement bêtes, ou malfaisants, ou courageux, ou lâches, ou vertueux, et donc à leurs aventures, non plus qu’à ce qu’elles prétendent me démontrer. C’est avec ennui que je tourne des pages et des pages pour trouver çà et là quelques descriptions qui, soudain, va faire naître en moi cette qualité particulière d’émotion qu’est le plaisir.

Par contre, je défie n’importe qui de me dire quelle sorte d’enseignement, quelle sorte de « morale » se dégage de la mort de Nastasia Philippovna poignardée par Rogojine, je défie n’importe qui de me dire si Muichkine est d’une intelligence supérieure ou complètement idiot… Si après avoir lu trente pages de Madame Bovary je sais à l’avance que ce malheureux ménage va accumuler les sottises de toutes sortes, je ne sais jamais les actes imprévisibles que vont commettre Lebedev ou Ivan Karamazov, et, par contre, si j’ai peine à croire que Caddy soit dès son enfance prédestinée à la nymphomanie et au malheur, je crois sans peine (je sens) que Benjy ne peut que hurler de souffrances lorsqu’il entend le mot « caddy » crié par les joueurs de golf, je crois (je sens) que Proust peut être soudain transporté de la cour de l’hôtel de Guermantes au parvis de Saint-Marc à Venise par la sensation de deux pavés inégaux sous son pied, je crois (je sens aussi) que Molly Bloom peut être amenée à des rêveries érotiques par l’évocation des fruits juteux qu’elle se propose d’acheter le lendemain au marché…

Quatre Conférences
Claude Simon
Les éditions de Minuit an 2012

Ce contenu a été publié dans Des plans, Lecture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.